Chapitre 1


 Alors que Frédiv gravissait le petit talus qui le menait à la ferme où Efa passait ses vacances, l’individu qui le suivait dans l’ombre laissa échapper un grognement sourd, suffisamment fort pour être entendu par le jeune garçon; celui-ci, d’ailleurs, se retourna, mais, à cause de l’obscurité épaisse que faisait le feuillage sous la lumière de la pleine lune, ne vit rien.
         
Frédiv, d’habitude, adorait se promener lorsque la nuit n’était pas vraiment la nuit, lorsque le ciel était si clair qu’on voyait presque parfaitement le paysage; mais, là, en ce moment même, il était impatient de se trouver derrière ce mur qui entourait les bâtiments de la ferme dont il se rapprochait à grandes enjambées. Un léger craquement, derrière lui, dans les bosquets qu’il venait de quitter, précipita d’un coup les battements de son cœur; il accéléra l’allure tant et si bien que ce fut en courant qu’il franchit le portail entrouvert!
         

Il restait à peine une dizaine de mètres pour atteindre la porte de la maison. Il traversa, sans l’avoir vue, une grande flaque d’eau et sentit presque aussitôt le bas de son pantalon se mouiller; ses pieds trempés se tordaient sur les cailloux. lorsqu’il arriva enfin sur le perron, il était en nage. Il tendit la main pour sonner. Entre le portail et l’endroit où il se tenait, il aperçut très distinctement, dans la zone éclairée par la lune, une silhouette qui s’approchait.
         
Frédiv savait qu’en appuyant sur la sonnette, il déclencherait en même temps et automatiquement un véritable spectacle son et lumière: la cour s’illuminerait aussitôt et, simultanément, des petits haut-parleurs diffuseraient, sur un fond musical, un message de bienvenue.
         

Il enfonça le bouton avec 1’index de la main droite, mais rien ne se produisit; il recommença plusieurs fois tout en frappant la porte de son poing gauche, en vain. C’est alors qu’il se rendit compte que celle-ci était entrebâillée; il entra immédiatement dans la maison et referma rapidement derrière lui. Il avait l’impression que son cœur allait exploser.

Soudain, dans le noir total, il entendit une petite voix demander : "Qui est là ?"
- C'est toi, Efa ?
- Frédiv ?

Après qu'ils se furent rassurés mutuellement, elle dit :
- Il y a une panne d'électricité depuis un quart d'heure... et je suis seule, ici...
- Il faut fermer tout de suite toutes les portes et toutes les fenêtres ! J'ai été suivi !... Il n'y a pas une lampe de poche, une bougie, quelque chose pour éclairer ?
- Je n'ai rien trouvé... J'avais laissé la porte entrouverte pour y voir quelque chose, avec la clarté de la lune...
- Dans la cuisine... Une boîte d'allumettes, peut-être...

Ils se précipitèrent en direction de la cuisine, la deuxième porte à gauche, tout près de l'escalier en bois, en se heurtant au passage à une commode, sur la droite, à une chaise juste à côté. Frédiv trouva la boîte, gratta une allumette ; Efa découvrit dans un tiroir une bougie.

Suivis de leurs ombres gigantesques, la fille et le garçon revinrent dans le corridor ; au même instant, la porte d'entrée se mit à résonner bruyamment sous des coups répétés, martelés avec un tel acharnement, une telle violence, qu'ils restèrent comme pétrifiés. Au bout du bras de Frédiv, la bougie tremblait tellement que la flamme vacilla plusieurs fois au point de presque s'éteindre.

- Cette maison... est... à moi !... Cette maison... est... à moi ! hurla l'homme, dehors, d'une voix rauque, hachée, essoufflée. Une énorme toux l'interrompit brutalement. On l'imaginait plié, appuyé contre le bois de la porte, tellement près des planches qu'on aurait dit qu'il toussait dans le corridor.

Puis ce fut le silence. Tout à fait immobiles, habitués maintenant à la faible lueur de la bougie, Efa et Frédiv fixaient la porte sans oser bouger.

C'est alors qu'ils perçurent, pratiquement ensemble, le ronronnement d'un moteur de voiture. La bougie choisit ce moment précis pour s'éteindre.

  

     
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