Chapitre 2


Appuyée sur le coude gauche, la main fermée soutenant le menton, les longs cheveux blonds ondulant joliment sur les épaules, avec une toute petite tresse retenue par un élastique mauve près de l'oreille droite, le regard attentif éclairé par la lampe suspendue à hauteur du visage, Efa était assise avec les autres à la grande table de la salle de séjour, tournant le dos à l'immense cheminée.

Anne et Paul Varde, chez qui Efa passait ses vacances, avaient trouvé avec surprise les deux enfants dans l'obscurité du corridor, figés là comme terrorisés par quelque chose ou quelqu'un d'invisible. Car, bien entendu, lorsque leur voiture avait franchi le portail de la ferme et que ses phares avaient balayé d'abord la cour, puis la serre et enfin la maison, rien de particulier n'avait attiré l'attention des propriétaires des lieux.

Les Varde avaient eu du mal à les calmer. Paul avait rétabli très rapidement le courant ; Anne avait proposé qu'on restât ensemble, devant une verveine, pour parler de ce qui était arrivé, pour essayer de comprendre. Efa et Frédiv avaient raconté leur soirée d'angoisse.

Ce qui avait retenu le plus l'attention des Varde, c'était bien sûr la phrase que l'homme avait hurlée en s'acharnant sur la porte : " Cette maison... est à moi !... "

- Nous avons acheté cette ferme il y a trois mois, dit Paul. Comment s'appelaient les anciens propriétaires ?
- Karayiannis... répondit Anne.
- C'est ça... Karayiannis... Le mari était d'origine grecque... En fait, lui, nous ne l'avons jamais vu... Nous avons traité l'affaire avec sa femme. Elle nous avait dit qu'ils n'étaient pas restés très longtemps ici, à peine deux années. Elle avait même l'air d'être assez pressée de partir...
- Ils sont retournés en Grèce ? demanda Efa.
- Je pense que oui. Du moins, c'est ce qu'ils avaient l'intention de faire, précisa Anne. Elle avait expliqué qu'ils prévoyaient de s'installer dans la maison de ses parents à lui, quelque part entre Thessalonique et Athènes...

Toulaki, le chat blanc d'Efa, sauta sur les genoux de sa maîtresse, tourna plusieurs fois sur lui-même avant de s'étendre en ronronnant, la tête légèrement sous la nappe qui recouvrait la table. Anne Varde reversa un peu de verveine dans chaque tasse. Paul restait silencieux, songeur.

- Tu te fais du souci pour la ferme ? dit Anne en se tournant vers son mari. Mais, nous l'avons achetée tout à fait régulièrement, tu le sais bien. Nous avons les papiers du notaire ; tout est en règle. Qu'est-ce qui te tracasse ?
- Je sais que nous l'avons achetée tout à fait régulièrement... Mais... Suppose qu'un des propriétaires précédents n'ait pas fait comme nous...
- Tu penses aux Karayiannis ?

A son tour, Anne s'inquiétait ; elle fixait un point sur la nappe, une toute petite tache foncée sur le tissu clair et, dans sa tête, des images défilaient : elle se rappelait le jour où ils avaient découvert, en se promenant là par hasard, cette belle ferme qui semblait inhabitée. Plusieurs fois, ils étaient ensuite repassés pour le plaisir de revoir ces bâtiments qu'ils aimaient bien.

Un dimanche de janvier, jour de l'anniversaire d'Anne, ils avaient aperçu une pancarte qui indiquait que la ferme était à vendre.

- Anne, je t'offre ceci ! avait lancé Paul en riant. Et, joignant le geste à la parole, il avait mimé, avec de grands mouvements, quelqu'un qui aurait pris dans ses bras toute la ferme avec la cour et le mur d'enceinte et qui serait venu déposer ce gigantesque cadeau aux pieds de sa femme.

Ce jour-là, ils avaient regardé la ferme d'un autre oeil, échafaudant mille rêves. Ils avaient relevé le numero de téléphone qui avait été peint sous les mots : " A VENDRE ".

Une semaine plus tard, Anne et Paul Varde, nouveaux propriétaires, même s'ils avaient encore un long crédit à rembourser, ouvraient le cadenas qui fermait le portail, traversaient la cour et entraient dans leur maison. Anne se souvenait très bien de chaque instant de cette journée ; elle était montée au premier étage, avait poussé les volets d'une des chambres, celle qui donnait sur le devant de la maison, posé les mains sur le rebord de la fenêtre, contemplé le paysage et s'était mise à pleurer de bonheur.

- Et si on profitait des vacances pour essayer de retrouver les Karayiannis ? proposa soudain Efa qui se rendait bien compte qu'il fallait absolument dire quelque chose ; elle observait depuis un moment Anne dont les yeux devenaient de plus en plus brillants et comprenait que son amis aurait du mal à retenir plus longtemps ses larmes.

Cette question provoqua instantanément l'effet escompté : Anne, Paul, Frédiv et même Toulaki levèrent la tête ensemble et regardèrent Efa ; le chat s'étira en faisant le dos rond, fit un tour complet sur lui-même et reprit aussitôt sa position en ronronnant.

- Tu veux aller en Grèce ? demanda Frédiv.
- Mais, non ne savons même pas où habitent les Karayiannis, dit Paul.
- Ils se sont installés entre Thessalonique et Athènes, répondit Anne. Bien sûr, entre ces deux villes, ce ne sont pas les endroits qui manquent... Mais, je crois me souvenir qu'elle avait dit que leur maison se trouvait dans un village très connu en Grèce.
- Pourquoi, il y a des ruines de temples ? avança Efa.
- Non... Enfin, il y en a peut-être aussi... Non, il me semble qu'elle avait expliqué que ce village, construit dans la montagne, avait un passé assez récent auquel les Grecs tenaient beaucoup. Elle avait dit aussi que leur maison avait une très belle vue sur la mer...
- Bon, vous savez ce que nous allons faire ? Chacun d'entre nous va faire des recherches, chacun avec ses moyens, pour essayer de découvrir le plus rapidement possible quel pourrait être ce village, proposa Paul.
- Eh... Mais... Vous avez vu l'heure qu'il est ? s'exclama la jeune femme. Frédiv, tu vas passer la nuit ici ; je téléphone à ton oncle pour le prévenir.
- Ce n'est pas la peine, il n'est pas chez lui : il est parti à Paris avec des amis informaticiens.

Tapi dans l'ombre des bosquets, le souffle court, l'homme vit les lumières s'éteindre les unes après les autres ; il resta encore un moment là puis tourna le dos à la ferme et disparut dans l'oscurité.

- Cette maison... est à moi !...

 

 

 

     
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