Chapitre 5


 L'autocar, un véhicule de fabrication allemande, qui avait à prouver tous les jours, et depuis des années, sa robustesse, tourna, peu de temps après Kalanéra, sur sa gauche et entreprit, à une allure de rouleau compresseur, de grimper la petite route particulièrement sinueuse et souvent très étroite menant à Miliès.

Un virage en cachant un autre, le chauffeur n'hésitait pas à klaxonner à intervalles très rapprochés tout en serrant au plus près, selon le tracé, le flanc de la montagne ou le précipice. A travers le feuillage des oliviers et la poussière, on apercevait par saccades tantôt le golfe tel un immense lac, tantôt les maisons accrochées à la montagne.

Nèjda avait l'impression de faire un pèlerinage, Efa et Frédiv profitaient du mieux qu'ils pouvaient du paysage, Anne et Paul Varde attendaient beaucoup de ce voyage, Marc et Toulaki dormaient profondément, l'un la tête en arrière et la bouche grande ouverte, l'autre les moustaches au repos et le nez dans son coussin.

Après que le véhicule se fut arrêté pour permettre au chauffeur d'acheter deux pains à la boulangerie située juste avant le dernier carrefour, il prit à gauche en direction des premières maisons de Miliès. Des voitures mal garées sur les deux côtés, une camionnette abandonnée empiétant sur la chaussée, un tas de briques, à hauteur d'une maison en construction, carrément dans le virage, donnèrent une fois de plus au conducteur l'occasion de montrer ses talents.

Le petit groupe descendit en plein centre du village. Tandis que le car repartait en attaquant une longue pente presque droite, laissant échapper à chaque passage laborieux de vitesses un épais nuage noir, chacun regarda autour de soi avant de se décider à prendre une direction plutôt qu'une autre. Devant, en contrebas, la place du village avec son platane énorme et sa fontaine, ses chaises et ses tables, et son minuscule kiosque tellement rempli de paquets de cigarettes, de boîtes d'allumettes, de briquets, de bonbons, de magazines, qu'on se demandait comment l'homme qui se trouvait à l'intérieur, et dont on apercevait parfois la tête, pouvait encore respirer.

Derrière, un bâtiment majestueux qu'Anne reconnut comme étant vraisemblablement la bibliothèque, avec cette architecture particulière au Pélion que Nèjda et Efa avaient découverte dans les livres avant de quitter la France.

A gauche, une petit église toute blanche, au toit recouvert de plaques de schiste, donnant sur la place.

Une femme âgée, qui parlait français, leur indiqua un endroit où ils pourraient trouver des chambres à louer. En effet, peu de temps après, au bord d'une ruelle aux pavés arrondis et glissants, une maison toute simple les accueillit.

Une demi-heure plus tard, le petit groupe se retrouva sur la place, à l'ombre du platane ; il s'agissait maintenant de s'organiser pour mener sans tarder l'enquête qui les avait amenés en Grèce. Grâce à la femme âgée qui leur avait permis de se loger rapidement, ils apprirent que trois familles portant le nom de Karayiannis habitaient dans le village ; les jeunes gens décidèrent alors de rendre visite à chacune d'entre elles, comptant sur leurs connaissances en anglais pour se faire comprendre, tandis qu'Anne et Paul Varde iraient rechercher des informations éventuelles à la mairie.

Les deux premières familles qui s'appelaient Karayiannis habitaient tout près de la bibliothèque ; il s'agissait de personnes plus très jeunes, qui avaient toujours vécu ici et qui n'avaient jamais quitté leur pays. Les enfants étaient étonnés de constater qu'elles parlaient un peu le français pour l'avoir appris autrefois à l'école.

La troisième maison habitée par des Karayiannis était située à la sortie de Miliès, un peu plus haut, dans la direction de Visitsa, dernier village au bout de la route qui s'arrêtait là sur un parking, où il fallait ou bien faire demi-tour ou se garer en évitant impérativement de se mettre aux emplacements qu'on avait réservés aux manoeuvres du bus.

Nèjda, Efa, Frédiv et Marc arrivèrent un peu essoufflés à l'emplacement qui leur avait été décrit : dernières habitations de l'agglomération, un virage à droite à hauteur de la pancarte indiquant la sortie de Miliès, une petite église de construction récente, de l'autre côté de la route en contrebas, et, pratiquement dans le virage, un raidillon bétonné encadré d'une double rangée d'arbustes surmontée de guirlandes multicolores annonçant l'entrée d'un café dont les tables et les chaises encombraient le passage qui menait au terrain situé en face.

Toulaki avait déjà franchi l'espèce de muret effondré qui délimitait les deux propriétés et descendu la légère dénivellation qu'un homme affublé de moustaches impressionnantes sortit d'un bosquet, un tuyau d'arrosage à la main, et, en s'adressant à Marc, dont les cheveux roux ne le faisaient pas prendre pour un autochtone, sembla lui demander ce qu'ils cherchaient là.

"Karayiannis ?" avança le jeune garçon, comme s'il utilisait un mot de passe.

L'homme hocha la tête en tendant l'index vers un toit de schiste qui dépassait derrière un talus recouvert de broussailles.

Les enfants suivirent le chat qui se trouvait déjà au milieu du terrain. La maison, au fur et à mesure qu'on s'approchait, paraissait plus grande ; elle n'avait pas d'étage mais, comme elle était construite sur un socle masqué par d'immenses rhododendrons roses et rouges, on devinait que la vue à partir de la très grande terrasse qui courait sur deux côtés devait être magnifique puisqu'elle donnait à la fois sur la montagne et sur le golfe. Derrière la maison, sur la partie surélevée, une serre sous un très grand arbre.

En continuant d'avancer, Efa aperçut au dernier moment une jeune femme blonde endormie sur la terrasse, un livre entrouvert au bout de son bras droit. Les enfants, malgré leur impatience à lui poser des questions, hésitaient à la déranger quand, soudain, derrière eux, quelqu'un leur demanda en français : "Vous cherchez quelque chose ?"

Avec un aplomb remarquable, Efa répondit, sans se démonter :
- Nous souhaitons rencontrer Madame et Monsieur Karayiannis !

L'homme les regarda droit dans les yeux et les invita à monter sur la terrasse en disant, d'une voix volontairement mondaine, à la jeune femme blonde qui s'était redressée pour les observer tandis qu'ils gravissaient les marches :

- Nous avons de la visite !

 

 

 A suivre...

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