De la maternelle à la terminale à Berlin

 

Des écoles françaises en Allemagne tout de suite après la deuxième guerre ?

 

Un peu d'histoire à partir de circulaires et de notes de l'époque :

- 11 septembre 1945 :
"... L'organisation de l'enseignement français dans la zone n'enlève rien au caractère précaire de l'autorisation de la venue des familles en Allemagne. Il reste toujours entendu que les Officiers font venir leur famille à leurs frais et risques, et sans que la responsabilité de l'Etat français soit engagée."
(Général de Corps d'Armée Koenig, Commandant en Chef Français en Allemagne)

- 12 septembre 1945, Baden-Baden :
Un rapport sur la question des locaux scolaires destinés à l'Enseignement Français émanant du Commandement en Chef Français en Allemagne, Gouvernement militaire de la Zone française d'occupation, Direction Générale des Affaires administratives, précise :
"Conformément au plan d'organisation de l'Enseignement français, présenté le 15 août dernier, il y a lieu de prévoir une école primaire, dans chaque localité comptant au moins une dizaine d'élèves... Dans les centres plus peuplés, l'importance de l'école s'établira en comptant une classe par groupe de 30 élèves. De plus, il y aura lieu de prévoir, à partir de 3 classes, un Bureau pour le Directeur et un local supplémentaire devant servir de vestiaire, salle de visite, dépôt, etc., ceci indépendamment des annexes (Cours, préaux, privés, etc.), qui doivent exister dans tous les établissements.
Les garnisons les plus importantes, enfin, seront dotées d'établissements avec les classes du second degré, s'ajoutant aux classes primaires obligatoires et limitées à un ou deux cycles, suivant les effectifs. Dans ce cas, des locaux plus spacieux, avec annexes administratives, sont indispensables...
Les Délégués Supérieurs ont été invités à profiter de l'évacuation par la troupe des locaux scolaires allemands pour rechercher et réserver dans chaque localité, à l'usage de l'Enseignement Français, des locaux suffisants et répondant, par leur nature et leur état, aux conditions essentielles de l'hygiène et du confort scolaires..."

- 20 septembre 1945 :
"Les élèves de nationalité étrangère, allemande y compris, pourront être admis dans les Ecoles françaises dans la mesure des places disponibles après inscription des ressortissants français."

- 18 octobre 1945 :
"Le lycée français de Baden-Baden ouvrira le lundi 22 octobre à 9 heures.
Les élèves devront se présenter à l'Oberrealschule, Hardtstrasse, à partir de 8 heures 45.
L'internat de jeunes filles, installé à la Pension Süss, Friesenbergstrasse, recevra les internes dès le dimanche soir ...
Par suite de difficultés matérielles, l'internat de garçons ne pourra ouvrir que quelques jours plus tard."

- 27 octobre 1945 :
Le Général Bouley, Gouverneur Militaire de Hesse-Palatinat :
"La rentrée du cours secondaire mixte (garçons et filles) de Neustadt a été fixée de façon ferme pour le 5 Novembre au matin.
Les cours auront lieu dans l'ancien Lycée allemand de jeunes filles situé sur la place dénommée "Strohmarkt".

- 9 novembre 1945 :
L'Administrateur Général Laffon, Adjoint pour le Gouvernement Militaire de la Zone Française d'Occupation à Messieurs les Délégués Supérieurs pour le Gouvernement Militaire (Education Publique, Enseignement) :
"Objet : Interdiction de l'Enseignement privé
La Direction de l'Education Publique du G.M.Z.F.O. a pris toutes dispositions pour que les enfants des familles du corps d'occupation puissent recevoir, dans toutes les garnisons de quelque importance, un enseignement primaire ou secondaire conforme à celui dont ils bénéficieraient à l'intérieur.
Cet enseignement, organisé au prix d'un effort financier important, dispensé par du personnel des cadres réguliers et offrant, par cela même, le maximum de garanties, ne doit être ni gêné, ni concurrencé par certaines initiatives privées. Ces initiatives locales, pour louables et légitimes qu'elles aient peu être à leurs débuts, doivent actuellement s'intégrer dans l'organisation scolaire générale.
Il serait en particulier fâcheux que certains parents, pour échapper à la contrainte de l'organisation officielle, ou pour faire dispenser l'instruction à leurs enfants dans des conditions de facilités plus grandes, se préoccupent d'organiser de petits cours privés, réunissant les enfants d'une ou plusieurs familles."

- Janvier 1946 :
"Les programmes et horaires du 17 octobre 1945 (Bulletin Officiel de l'Education Nationale, N°52 du 21 octobre 1945) doivent être appliqués dès l'ouverture des classes...
Le personnel enseignant n'est pas astreint au port de l'uniforme...
L'assimilation est la suivante :
-Inspecteurs primaires 1ère et 2ème classe : commandant
-Inspecteurs primaires 3ème à 6ème classe : capitaine
-Directeurs et Directrices d'écoles primaires à 8 classes et plus : capitaine
-Directeurs et Directrices d'écoles primaires de 2 à 7 classes : lieutenant
-Instituteurs et institutrices de la 3ème à la classe exceptionnelle : lieutenant
-Instituteurs et institutrices de la 4ème à la 6ème classe : sous-lieutenant
-Instituteurs et institutrices stagiaires et intérimaires : aspirant"

- 22 janvier 1946 :
Note pour Monsieur le Directeur de l'Education Publique
"Objet : Recrutement de personnel.
J'ai l'honneur de vous rendre compte que nous nous trouvons à l'heure actuelle dans la nécessité de plus en plus pressante :
1) de pourvoir au remplacement du personnel primaire ou secondaire défaillant (nombreux refus de postes et, partant, classes vacantes)
2) de doter les internats tout récemment créés, du personnel de surveillance indispensable
3) de procéder à quelques créations : dédoublement automatique de la 6ème à partir de janvier (obligation du latin), accroissement considérable des effectifs (Baden-Baden, 462 élèves)...
C'est un total d'environ 35 nominations des divers ordres qui devront intervenir de nécessité, après le dix janvier...
On peut, à coup sûr, différer d'opinion sur l'opportunité de donner une suite effective et immédiate à nos demandes. Je suis, à cet égard, dans l'obligation de rendre compte des difficultés inextricables, et dont on n'a pas voulu mesurer toute la portée, provoquées par les interminables formalités de mise en route du personnel appelé de France. Celui-ci doit attendre souvent jusqu'à deux mois pour pouvoir rejoindre son poste.
Ces retards inadmissibles provoquent non seulement le découragement des candidats, dont la patience, après de longs pourparlers, est mise à trop rude épreuve et qui, de guerre lasse, refusent les postes offerts (j'ai dû signaler, dans ma dernière lettre au Ministère, 17 refus de postes) ce qui se traduit pratiquement par la "démolition" de la plus grande partie d'un mouvement, laborieusement élaboré...
...les retards dans l'arrivée du personnel -lorsqu'enfin il arrive- amènent les autorités locales, justement soucieuses du sort scolaire de leurs enfants, à ouvrir elles-mêmes des classes, notamment dans les petites garnisons...
Il s'ensuit d'inextricables situations. C'est ainsi que, en certains centres, des institutrices régulièrement demandées et nommées, arrivant après 6 à 8 semaines d'attente, ont trouvé leur poste occupé par du personnel déjà en place et mis en fonction sans que nous en fussions avisés (Une grève scolaire a failli éclater à ce propos dans une localité où la première "titulaire" refusant de céder la place, a voulu emmener avec elle les élèves).
Ailleurs, nous apprenons qu'on a ouvert à notre insu, une classe de 12 élèves, confiée à un prêtre (Immendingen)..."

- 26 février 1946 :
"Objet : Examens du baccalauréat en Territoires Occupés.
Les centres choisis pour les épreuves écrites seraient les suivants :
Baden-Baden : candidats du Lycée de Baden-Baden et du Collège de Tubingen
Fribourg : candidats du Collège de Fribourg et du Collège de Constance
Neustadt : candidats des Collèges de Neustadt, Bad Ems, Trêves, Sarrebrück
Total des candidats : 1ère Partie : 91 - 2ème Partie : 27"

- 20 mars 1946 :
Paris - L'Inspecteur Général Fouret (Second degré) à Monsieur le Ministre de l'Education Nationale
"J'ai l'honneur de vous rendre compte ci-après de la mission d'inspection en Allemagne occupée (zone française) dont j'ai été chargé du 15 Février au 1er Mars 1946...
...Des écoles du Premier Degré ont été ouvertes dans toutes les villes où les besoins l'exigeaient, c'est-à-dire où les effectifs scolaires étaient suffisants : elles groupent actuellement environ 4500 élèves.
...Les établissements du Second Degré étaient fréquentés, vers le 25 février 1946, par 2195 élèves..."

- juin 1946 :
"Baccalauréat :
Candidats inscrits : 145 - Candidats présents : 135 - Admissibles : 66 soit 48,88% - Reçus : 52 soit 38,52%"

 

Un peu d'histoire personnelle:


Je me souviens qu'en arrivant à Berlin, en plein centre en particulier, pratiquement tous les bâtiments étaient détruits. C'est un souvenir qui reste gravé à jamais.

Peu de souvenirs de la maternelle.

L'école primaire française, rasée depuis, se trouvait à Frohnau, en face d'une école allemande. Cette dernière avait, et a sûrement encore, sur sa façade, deux cloches. Deux personnages en métal, une fille et un garçon, allongés sur le ventre chacun sous une cloche, faisaient tinter celles-ci à tour de rôle et à heures régulières avec leur talon.

Une pensée pour mes anciens instits : Mademoiselle Petit, Madame Pignol, Madame Benoît, Monsieur Fabry...

Pendant le blocus de Berlin, les familles françaises durent quitter la ville. Je me souviens que dans notre avion (américain), nous étions assis sur des bancs en bois, dans le sens de la longueur de la carlingue, avec devant nous des sacs de sucre et un tas de charbon.
J'ai fait quelques mois de CP en Alsace, près de Sélestat, dans le village d'Ebersheim (Mon père est né à Ebersheim ainsi que tous les Mossmann qui l'ont précédé - Ma mère, née Guitton, est originaire de la Vendée. Ils se sont connus à Niort dans les Deux-Sèvres tandis que mon père était à Saint-Maixent, à ce moment-là Ecole d'officiers).


 

A cette même époque, un court séjour au-dessus de Baden-Baden, au Camp Montsabert, dirigé par des militaires : des maisons en bois équipées de dortoirs et de salles d'activités. Je ne me souviens pas bien de ces dernières. En revanche, je revois très bien les lits superposés dans lesquels il fallait obligatoirement faire la sieste sous peine d'être punis. Je revois surtout l'arrivée dans ce lieu : mon frère et moi assis sur les marches qui menaient à la place du rapport au milieu de laquelle flottait un drapeau tricolore, et ma mère qui repartait. Le matin, ceux qui avaient fait pipi au lit étaient privés du lever des couleurs et devaient se planter pendant cet événement capital et quotidien dos au drapeau et face à la ville qu'on apercevait à peine, tellement la haie devant nous paraissait haute.
Il y a quelques années, j'ai retrouvé au hasard d'une balade à vélo, en franchissant allègrement un sens interdit, juste en face de bâtiments de la Südwestfunk (télévision de Baden-Baden), les restes du Camp Montsabert : une baraque encore debout et entretenue servant de refuge au garde forestier (il s'agissait de notre ancienne infirmerie) et les ruines du mess que j'ai scrutées, fouillées. La vue sur Baden-Baden, derrière la haie, n'a pas changé...

Un peu plus tard, toute la famille s'est retrouvée à Berlin. Des avions américains survolaient encore à très basse altitude les maisons de Frohnau pour aller se poser à Tempelhof (un monument rappelant ce moment de l'histoire, le pont aérien, est érigé à la gloire des pilotes américains). Berlin, encerclé, ne devait sa survie qu'à ces ravitaillements venus du ciel.

A partir de la 6ème et jusqu'en terminale, j'ai fréquenté le Lycée franco-allemand de Berlin qui venait juste d'être construit en face du Quartier Napoléon et tout près de l'aéroport de Tegel. Petit à petit, le bruit des avions décollant (et en particulier la Caravelle) tout près devenait insupportable.

Le Lycée franco-allemand de Berlin (qui existait avant l'arrivée des troupes françaises en tant que Collège français créé par les Huguenots réfugiés à Berlin) d'abord à Wedding, est actuellement au Tiergarten.

Un souvenir ému pour tous les proviseurs et les professeurs et que j'ai connus : Madame Wendorff, Monsieur Meyer, Monsieur Tandé, Madame Guillet, Monsieur Wirth, Monsieur Hartig, Monsieur Babin, Monsieur Babonneau, et bien d'autres encore.

Nous avons vécu les premiers instants du mur de Berlin : le premier jour, le 13 août 1961, nous étions sur le lac de Tegel lorsque la radio a annoncé qu'il se passait quelque chose d'anormal entre la partie est et la partie ouest (jusque là, seules des pancartes indiquant que l'on quittait le secteur français étaient plantées à tous les points stratégiques). Nous sommes allés immédiatement dans la Bernauerstrasse : une simple rangée de chevaux de frise barrait la rue allant vers l'est où nous nous trouvions. En face, un seul soldat de l'Allemagne de l'Est, restant muet à toutes les questions que lui posaient des gens de l'ouest. Au fond de la rue, un seul blindé visible. Et puis, petit à petit, chaque jour, la barrière augmentait en hauteur et en profondeur jusqu'à devenir le mur que tout le monde a connu.

 

 

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